Un jour ou l’autre, en passant par le cimetière de Guémené

De 1838 à 1886, Edouard Modille de Villeneuve, oncle de Mgr Léonce Modille de Villeneuve, fut notamment conservateur du cimetière de Guémené. Des pages laissées par lui sur l’histoire des trois cimetières de la cité, partageons en une que tous les familiers du lieu aimeront découvrir ou relire. En entrant dans le cimetière (les deux premiers lieux de sépultures guémenois étaient dans la Collégiale et autour de la Collégiale avant sa disparition, c’est-à-dire sur l’endroit actuel de l’église), arrêtons-nous devant la croix qui est sur la droite. C’est un modeste témoin des ans, au pied de laquelle le visiteur peut lire cette méditation éloquente :
« Une vieille croix en granit s’élève dans la première Division (du cimetière). En face de l’allée principale elle marque où ont été enfouis les ossements trouvés dans les fouilles pratiquées dans l’ancien cimetière et la vieille collégiale pour la construction de la nouvelle église en 1822.
Voici une des inscriptions qu’on lit au pied de cette croix : ‘ Ici ont été entassées pèle mêle, cinq charretées d’ossements arrachés aux caveaux des Ducs de Rohan, aux enfeux1 seigneuriaux, aux tombes du Chapitre2, au charnier et aux fosses communes de l’ancienne Collégiale de la ville de Guémené. ‘ Cette inscription n’est plus là aujourd’hui.
Une autre inscription écrite sur un panneau, et qui, elle, demeure actuellement au pied de cette croix, invite le passant à méditer sur ce qui fait la valeur d’une vie :
« Ô vous qui franchissez le seuil de cette enceinte,
Pour pleurer des amis ou voir un monument,
Arrêtez-vous, un peu, devant cette croix sainte,
Chaque pierre, en ces lieux, porte un enseignement.
Ici, sous ces quelques brins d’herbe,
La mort, avec sa faux, n’a formé qu’une gerbe
Du prince et du vassal, de l’humble et du superbe.
Elle a mêlé l’ivraie avec le pur froment.
Sous son triangle3 égalitaire,
Elle a nivelé la poussière
Des temps et des rangs confondus,
Et dans le cachot de la tombe,
Ne laisse à l’homme qui succombe
Que ses crimes ou ses vertus.
Et qu’importe, après tout, au moment du naufrage,
Sur un vaisseau doré, d’avoir fendu les mers,
Ou sur un frêle esquif ballotté par l’orage,
D’avoir ramé, sans bruit, au sein des flots amers,
Puisque le même écueil doit briser toute barque.
Oh ! Ne l’oubliez pas, matelots ou monarque,
L’homme n’est grand que par le cœur.
Votre fosse sera votre seul héritage.
Quand ? Peut-être demain… Songez-y davantage,
Afin d’être meilleur,
Afin que la vertu vous serve de boussole,
Que la charité vous console,
Et qu’un ange du Ciel vous emporte et s’envole,
Vers les rivages du Bonheur. »
Que de fois, en arpentant ce lieu sacré, dont il fit le plan, Edouard Modille de Villeneuve, dût méditer sur les vraies valeurs de l’existence ! C’est ce qui a dû le conduire à composer cette méditation (livre manuscrit, p.189). On peut être très jeune et avoir une grande sagesse, on peut aussi n’acquérir la sagesse que sur le tard. A tout âge en tout cas, la vraie valeur humaine quelque soient nos convictions n’est-elle pas de se redire : « L’homme n’est grand que par le cœur ».
Yves de Brunhoff
(diacre permanent) arrière arrière petit neveu
de Edouard de Villeneuve
1 Niche à fond plat ménagée dans un mur pour abriter un tombeau. (Églises médiévales.)
2 Le collège de prêtres auquel il revient d’accomplir les fonctions liturgiques plus solennelles dans l’église cathédrale ou collégiale
3 Le triangle rappelle la forme de la lame de la faux.